QO 12/09/23 à la Ministre Tellier : Le rapport de l’IPBES et la politique wallonne de lutte contre les espèces envahissantes
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Question (Nicolas Janssen). – Madame la Ministre, la quasi-disparition des écrevisses indigènes, la croissance exponentielle des populations de frelons asiatiques, la renouée du japon, les ratons laveurs… Autant de sujets qui ont fait l’actualité ces derniers mois et démontrent la croissance de cette menace quasi invisible, mais pourtant bien présente, que sont les espèces envahissantes. Le 4 septembre dernier, l’IPBES publiait son rapport d’évaluation sur les espèces exotiques envahissantes. En septembre 2022, le Gouvernement de Wallonie adoptait un arrêté relatif à la prévention et à la gestion de l’introduction et de la propagation de ces espèces. Le 20 juin dernier, le Gouvernement de Wallonie a adopté en première lecture le projet de stratégie Biodiversité 360°, qui fixe des objectifs ambitieux pour la décennie 2020-2030 en matière de nature et de biodiversité dans tous les secteurs. On y retrouve des actions concrètes visant à favoriser à prévenir et limiter l’impact des espèces exotiques envahissantes. Cependant, d’après le rapport de l’IPBES, un coup d’accélérateur semble nécessaire. Ce rapport est le fruit de réflexions menées par 86 experts issus de 49 pays. La Région wallonne y a-t-elle participé, notamment en tant que partenaire du projet pilote Life Riparias, dont nous avions déjà parlé ? Malgré l’urgence, le grand public semble peu informé sur cette thématique. Comment cela se fait-il que cette thématique reste relativement méconnue du public, malgré l’urgence ? Allez-vous renforcer les mesures concrètes et les actions préventives proposées afin de contrôler leur expansion et minimiser leurs effets sur la biodiversité locale ? Une large campagne d’information est-elle à l’ordre du jour ? Serait-elle envisagée et nécessaire ? Avez-vous établi des contacts avec les horticulteurs concernant la commercialisation des plantes, dont certaines se retrouvent encore dans le commerce aujourd’hui et qui sont à l’origine de la propagation de ces espèces ? Le projet Life Riparias, initiative belgo-européenne pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes et protéger les écosystèmes, a été lancé il y a plus de deux ans maintenant. Ce projet teste son approche innovante dans les bassins-versants de la Dyle, de la Senne et de la Marcq dans le district hydrographique de l’Escaut. Répond-il à l’urgence ? Ce projet prévoit-il, rapidement, un développement à l’ensemble du territoire ?
Mme Tellier, Ministre de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-être animal. – Messieurs les Députés, merci pour vos différentes questions sur ce sujet important qui concerne les espèces exotiques envahissantes. Comme le met en évidence le rapport d’évaluation de I’IPBES, ces espèces constituent l’une des principales menaces pour la biodiversité à l’échelle mondiale, dans le top 5 des causes d’érosion de la biodiversité plus précisément. Elles menacent aussi bien l’équilibre de notre écosystème, que la santé humaine et animale. Depuis le début de mon mandat, j’ai donc souhaité augmenter les moyens mis en œuvre dans le cadre de la lutte contre les espèces exotiques envahissantes. Ces moyens sont mis en œuvre à travers des plans d’action ciblés, prévus par un arrêté adopté par le Gouvernement à mon initiative, comme le mentionne M. Janssen. Ces actions concernent notamment des espèces déjà implantées sur notre territoire, comme celles que vous mentionnez. Ainsi, dans le cas du raton laveur, il n’est malheureusement plus envisageable d’éliminer cette espèce de notre territoire. Comme vous le soulignez, le nombre d’individus est trop élevé et leur propagation est très rapide. Nous devons donc apprendre à cohabiter avec cette espèce, faute d’avoir agi plus tôt. Je travaille sur un plan d’action dédié à cette espèce, avec mon administration. Nous souhaitons avancer le plus rapidement possible, pour atténuer au maximum les nuisances de cette espèce tout en travaillant de manière raisonnée. Les actions devront également être priorisées, notamment dans les zones riches en biodiversité. Le Conseil wallon du bien-être animal, ainsi que mes services en charge du bien-être animal, sont également impliqués sur la question, afin que la gestion de cette espèce puisse se faire de la manière la plus respectueuse et éthique possible. De manière générale, sur la question des espèces envahissantes, l’information et la collaboration du grand public sont essentielles. C’est le cas, a fortiori, en ce qui concerne des espèces au capital sympathie puissant, comme les ratons laveurs. Ainsi, une campagne de sensibilisation est en cours de finalisation. L’un des objectifs sera d’informer les citoyens sur les enjeux liés au nourrissage de cette espèce. Malgré son allure amicale, le raton laveur impacte notre biodiversité, en prédatant des animaux comme les grenouilles ou certains oiseaux. Il peut également attaquer nos animaux de compagnie et être porteur de maladies qu’il pourrait transmettre à l’homme. Cette campagne visera aussi à encourager l’adoption de pratiques de jardinage responsables, pour éviter la dispersion de plantes envahissantes. En théorie, la stérilisation pourrait constituer une piste intéressante pour réguler les populations de ratons laveurs de manière préventive. Cette méthode fait l’objet de discussions au niveau européen et nous les suivons de près. Malheureusement, à ce stade, elles n’apportent pas de réponse efficace, pour des raisons notamment techniques. En effet, les ratons laveurs n’ayant pas de comportement territorial marqué, une campagne de stérilisation n’empêchera pas l’occupation du territoire par des ratons laveurs non stérilisés. La stérilisation chimique via des appâts contraceptifs ne permet pas… (Absence d’enregistrement) spécifiquement. D’autres espèces envahissantes, comme le frelon asiatique, sont également implantées fortement sur notre territoire et dans les pays voisins. Malgré des années de destruction systématique des nids financée par la Région wallonne, il n’est plus possible d’éliminer cette espèce sur notre territoire. Nous avons dû adapter notre stratégie en collaboration avec mon collègue, M. Willy Borsus, en charge de l’apiculture. Comme déjà évoqué dans nos précédents échanges, notre objectif est d’accompagner les acteurs et de limiter les dégâts causés par cette espèce au secteur apicole en particulier, mais également à la santé humaine. En mai dernier, nous avons envoyé un courrier aux communes wallonnes. L’objectif était de les informer exhaustivement des changements opérés dans la stratégie régionale et des mesures de soutien prévues dans ce contexte. La pyrale du buis est aussi une espèce présente sur l’ensemble de notre territoire. Étant donné que notre Région comporte très peu de sites forestiers où le buis est abondant, la pyrale du buis touche avant tout les parcs et les jardins, beaucoup moins les milieux naturels. Elle a a priori moins d’impact sur la biodiversité. La progression de cet insecte peut difficilement être évitée. Son implantation concerne de nombreux terrains privés et les techniques de lutte sont uniquement applicables sur de petites surfaces. Des méthodes de lutte sont connues et diffusées. Par exemple, le comité Phyto propose sur son site internet diverses méthodes alternatives à l’usage des pesticides et encourage des mesures préventives. De plus, le Centre d’essais horticole de Wallonie diffuse des informations sur l’état de la pyrale en temps réel et des conseils de lutte pour les particuliers et les professionnels. L’ASBL Adalia communique également sur la pyrale du buis via son site internet, et propose une liste de plantes alternatives au buis. À ce stade et d’après mon administration, des recherches ou des mesures supplémentaires concernant les techniques de lutte ne semblent pas nécessaires. Par ailleurs, d’autres espèces sont émergentes ou pas encore implantées durablement sur notre territoire. On est sur une autre catégorie d’espèces exotiques envahissantes. C’est le cas par exemple du moustique tigre. À l’issue de cet été, dans la continuité des observations de l’année dernière, plusieurs populations de moustiques tigres ont été identifiées dans le cadre du programme de surveillance nationale auquel contribue la Région wallonne. Ces populations se situent aujourd’hui sur le territoire flamand. Certaines d’entre elles peuvent être considérées comme pérennes, puisque leurs individus ont survécu aux derniers mois d’hiver. En Wallonie, la situation est différente à ce stade. Aucune population de moustiques tigres résistante à l’hiver n’a été constatée. Je reste néanmoins attentive à cette situation. Par exemple, pour des espèces de moustiques exotiques pérennes, comme le moustique japonais, nous avons mené des opérations d’extermination pour enrayer leur propagation. Pour revenir au moustique tigre, les discussions entre les différents niveaux de pouvoir concernés sont importantes. Elles ont déjà eu lieu de manière régulière, notamment avec des acteurs du secteur de la santé. Plus on réduira les possibilités d’implantation des moustiques exotiques, plus on repoussera aussi la possibilité de transmission de maladies. Enfin, d’autres mesures que je soutiens, comme celles mises en place dans le cadre du projet Life RIPARIAS, que M. le Député a évoqué, s’inscrivent directement dans les priorités identifiées par le rapport de l’IPBES. Elles s’appuient en effet sur une collaboration transrégionale pour gérer une série d’espèces exotiques envahissantes à l’échelle des bassins versants. Ces actions sont également renforcées à l’échelle de toute la Wallonie, via la convention de coopération que nous avons signée avec les 14 contrats de rivière. Vous l’aurez compris, pour ces différentes espèces comme pour l’ensemble des espèces exotiques envahissantes, nous avons à chaque fois développé des stratégies différenciées selon l’état d’implantation des espèces chez nous afin d’avoir les outils les mieux adaptés à la lutte. Nous avons notamment renforcé le budget de façon considérable, avec un montant annuel estimé entre 1 million d’euros et 1,5 million d’euros, et un renforcement du personnel également. En conclusion, il vaut mieux prévenir que guérir en matière d’espèces exotiques envahissantes qui, une fois implantées chez nous, sont extrêmement difficiles à déloger. Elles détruisent chaque minute la biodiversité qui nous entoure, en ce compris des espèces animales et végétales. Prévenir leur propagation, c’est aussi limiter des coûts importants, tant pour le secteur public que pour les entreprises ou les particuliers qui doivent déplorer des dégâts. C’est dans l’intérêt du vivant – humain, animal, végétal – que nous poursuivons nos efforts pour lutter contre ces espèces exotiques envahissantes. J’ai envie de dire que, comme en matière climatique, l’inaction est plus chère que l’action en matière de biodiversité.
Réplique de N. Janssen. – Merci pour vos réponses confirmant qu’il s’agit bien là d’une des principales menaces sur la biodiversité. C’est dans le top cinq. Cela me fait penser à l’image qui a été utilisée récemment par Inger Andersen, la directrice exécutive du Programme des Nations unies pour l’environnement, dans lequel elle disait que les invasions biologiques sont devenues l’un des cinq cavaliers de l’Apocalypse qui s’abat de plus en plus rapidement sur le monde. Elle utilisait toute une série d’images assez frappantes et tellement préoccupantes. Je retiens aussi de votre réponse le rôle du grand public dans l’intérêt du vivant. On est impatient de voir la campagne d’information en cours de finalisation afin de pouvoir mettre en avant des pratiques de jardinage responsables pour éviter la propagation de certaines de ces espèces ou de nourrissage de certaines espèces.